Peaux et activité /

Soleil, ami ou ennemi ?

Si l'on en connaît par coeur ses effets dévastateurs, le soleil finit toujours par nous "magnétiser" tant son emprise bénéfique sur la vie terrestre remonte aux origines des temps. Créant un effet de serre autour de la Terre, l'astre en feu nous enveloppe d'un doux cocon de chaleur, infuse de la vitalité à tous les organismes vivants. Dès qu'il nous inonde de sa lumière, on se sent propulsé par des énergies nouvelles, avec un mental sitôt galvanisé. Mais pas seulement...
 

Des pouvoirs équilibrants et régulateurs

En tant qu’espèce diurne, notre harmonie temporelle est presque exclusivement gouvernée par le soleil. De fait, via la peau et l'oeil, le soleil agit sur le système nerveux. Par là-même, il règle le fonctionnement des glandes endocrines : la sécrétion rythmique de mélatonine - hormone du sommeil, les sécrétions de cortisone, d'hormones thyroïdiennes, et sexuelles, dépendent ainsi en partie des périodes d'exposition. Et si nous sommes si sensibles à la douce chaleur solaire, le plaisir que nous ressentons passe probablement par la sécrétion cérébrale d’endorphines et de dopamine.
Si l’on ne profite pas assez de la lumière solaire naturelle, on risque d’être désynchronisé, nos rythmes biologiques étant par essence gouvernés par l’alternance équilibrée du jour et de la nuit. Chaque matin, avec le signal du lever du soleil, notre organisme se reprogramme sur 24 heures. Et plus les jours rallongent, plus la stimulation lumineuse est importante, plus cela booste le mental. On comprend dès lors le recours à des lampes simulant la lumière du jour lorsque l’exposition lumineuse manque, pour combattre les dépressions hivernales, ou encore les insomnies et tous les troubles liés à des rythmes désynchronisés.


Question de peau

A chacun sa sensibilité génétique face au soleil : de là dépend notre "capital-soleil" - ou capacité de résistance - irrémédiablement entamé dès la petite enfance à chaque agression solaire subie. A la nuance près que les peaux de type mat sont d'avantage protégées contre la photocarcinogénèse et le vieillissement induit que les peaux de type clair. De fait, les roux à peau laiteuse ou les blonds et châtain clair à la peau très claire, sont dotés d' un "capital-soleil" réduit. Tel est le cas des Irlandais, des Celts : leur bronzage sera toujours laborieux - au prix de sérieux érythèmes, voire impossible. Ils sont les plus exposés au risque de mélanome cutané à un âge tardif. Ainsi l'Australie reste le pays où l'incidence du mélanome est la plus élevée au monde, malgré les campagnes de sensibilisation, et une meilleure prise de conscience.

De leur côté, les bruns à peau plus mate bronzent plus facilement, sans vraiment risquer de coups de soleil. Les Hispaniques, les Indiens, les Asiatiques, par exemple, brûlent peu, et bronzent toujours. Mais le soleil aime laisser son empreinte sur ces visages plus résistants en apparence : qu'il s'agisse des Coréennes, des Japonaises, des Chinoises..., la lumière solaire reçue chaque jour durant l'enfance et l'adolescence suffit à les marquer précocement de lentigo actinique (taches d'hyperpigmentation), leur carnation évoluant vers une tonalité plus foncée. Contrepartie, les populations asiatiques sont, semble-t-il, bien moins sujettes aux cancers cutanés que les caucasiennes. Ce qui suggère une bonne faculté d'auto-réparation de leur peau face à l'assaut des UV.

La peau noire, quant à elle, a un haut pouvoir filtrant : elle protège des rayons du soleil cinq fois plus que pour une peau blanche. Les Africains à peau noire ou brun foncé ne brûlent jamais, bronzent intensément. Mais des peaux antillaises plus ou moins claires aux peaux noir d' ébène, il existe environ 35 carnations différentes. Et l'intolérance au soleil n'est pas rare pour certaines, les faisant souffrir tout autant de brûlures et de taches pigmentaires, sans compter l'assombrissement des marques d'acné et cicatrices.
 

Rayons minéralisants

Grâce aux rayons solaires UVB, même reçus à faible dose, notre peau fabrique de la pré-vitamine D3 (à partir du 7-déhydrocholestérol), rapidement convertie en vitamine D3, laquelle est essentielle à la fixation de calcium sur les os et les dents. Sachant que cette production cutanée n'est pas suffisante pour assurer tous les besoins de l'organisme. Or cet apport est fondamental pour prévenir les fractures osseuses à partir d'un certain âge. En outre, cette vitamine-hormone intervient dans de nombreuses fonctions biologiques, avec notamment un effet protecteur du coeur et des artères, ainsi que, selon des études épidémiologiques, un rôle préventif vis à vis de pathologies inflammatoires, de certains cancers tels que les cancers colo-rectaux, ceux du sein ou de la prostate. Pour ce qui concerne la peau, la vitamine D en favorise la bonne constitution, préserve son élasticité, avec une répartition équilibrée de la mélanine.

C'est là tout le paradoxe du bronzage, lequel peut limiter la synthèse de vitamine D (puisque la mélanine forme alors une « barrière-écran » aux UV), allant même jusqu'à générer des carences chez certaines populations vivant beaucoup au soleil : une étude menée en 2016 auprès d'un millier de Brésiliens, femmes et hommes de 13 à 82 ans, l'a bien montré : 72% d'entre eux se sont avérés carencés en vitamine D.
 

Thérapies solaires

L'idée de reproduire la lumière du soleil dans un but thérapeutique remonte au début du siècle dernier. En dermatologie, la photothérapie à base de rayons UVA et/ou UVB permet de traiter le psoriasis (puvathérapie), ou les eczémas, la limite de cet usage étant le risque de cancer cutané. Pour les psoriasis sévères, les UVA laissent parfois la place aux UVB sélectifs, lesquels semblent réduire l'effet agressif des lymphocytes T impliqués dans le développement de l'inflammation. Il est également possible de traiter certains cancers de la peau, des kératoses actiniques, des marques d'acné..., grâce à des émissions lumineuses. La technique - dénommée photothérapie dynamique - s'appuie sur l'application locale d'un produit photosensibilisant (acide amino-lévulinique ) - lequel a la particularité de se concentrer sur les cellules à renouvellement rapide -, suivie de l'exposition de la zone traitée à la lumière adéquate (actuellement des Led en lumière rouge).
 

Mécanismes lumineux

Si la lumière stimule tant notre mental, c'est notamment grâce à l'intervention d'un photopigment présent dans la rétine de l'oeil, découvert il y a une quinzaine d'années, la mélanopsine, particulièrement sensible à la lumière bleue. Contrairement aux cellules photoréceptrices de la rétine, la mélanopsine est à l'origine d'une voie nerveuse "non visuelle" de la lumière vers le cerveau.
Par ailleurs, on a découvert récemment que les pigments de détection de la clarté lumineuse et de l'obscurité présents dans la rétine de l'oeil - des protéines photosensibles -, pouvaient être également détectés, par immunochimie, dans la peau humaine... Ce qui pourrait être l'une des voies d'explication des rythmes biologiques cutanés - circadiens ou nycthéméraux, mais il s'agit pour l'heure d'études fondamentales.




Excès d'exposition

A partir d' une certaine dose, les rayons UV, selon leurs longueurs d’onde et leur niveau de pénétration, engendrent des altérations aujourd'hui parfaitement identifiées, allant, pour ce qui concerne la peau, du coup de soleil au photovieillissement - avec cassures de la trame collagénique, et accentuation des rides -, jusqu'aux désordres du système immunitaire, et aux mélanomes - ce type de cancer très difficile à traiter, dont l’incidence double tous les dix ans dans les pays occidentaux.
En réalité, le traumatisme subi sous l’effet de la forte énergie des UVB (280 à 320 nanomètres), mais aussi de celle des UVA (320 à 400 nanomètres), se traduit au plus profond des tissus, tant par la prolifération de radicaux libres, que par des remaniements anarchiques des ADN cellulaires, voire des cassures. Lorsque les systèmes naturels de réparation sont débordés, ces dégâts conduisent tantôt à la dégénérescence des cellules, tantôt à des mutations d'ADN, d'où développement de cellules anormales, et risques aggravés de cancérogénèse.

De plus, la lumière visible (400-700 nm) a vraisemblablement sa part d'influence dans la panoplie d'effets des rayons solaires sur la peau.
Alors que l'on pensait jusqu'à présent que la mélanine de la peau hâlée jouait un certain rôle protecteur vis-à-vis des rayons brûlants, en 2015 des chercheurs de l'Université de Yale ont démontré in vitro qu'après une irradiation UV, l'ADN des mélanocytes était lui-même endommagé - avec production de dimères cyclobutaniques altérant les informations génétiques-, mais également que cette production délétère se poursuivait plusieurs heures après l'exposition, et ce malgré la synthèse de mélanine. Bien que capable d'absorber 90% des rayons ultraviolets, la mélanine semble ainsi avoir sa part d'ombre lors du déclenchement d'un cancer cutané. En dépit d'exploitations parfois négatives, savoir vivre sous l'astre solaire pour bénéficier judicieusement de tous ses bienfaits reste une question d'équilibre et de juste dose, comme c'est le cas pour maints phénomènes naturels profitables à la nature humaine.
 

Dérives du bronzage

Vivre intensément le plaisir du soleil est une chose, se soumettre à de fortes doses d'UV artificiels de manière intermittente en est une autre. La sonnette d'alarme a été tirée depuis longtemps. Mais en France, les professionnels des cabines de bronzage ne sont pour l'instant tenus qu'à des avertissements aux utilisateurs, mesure qu'ils ont contestée en juillet dernier auprès du Conseil d'Etat. De fait, en cabine, les lampes d'UV émettent un rayonnement UVA 15 à 20 fois plus intense que celui du soleil de mi-journée en Méditerranée. Un véritable bombardement de photons concentré - lequel ne fait que colorer la peau, mais ne la prépare pas au bronzage -,  au cours de séances de quelques minutes, d'où prise de risques. D'après l'Institut National du Cancer, les utilisateurs auraient 20% de risques en plus que les non utilisateurs de développer un cancer de la peau : cette pratique serait responsable en France de quelque 10 000 cas de mélanome cutané par an. D'où le classement par l'OMS des UV artificiels comme cancérigènes, au même titre que le tabac.
Au Brésil, ainsi que dans certains états des USA, les salons de bronzage ont été interdits.  Et pour cause, car c'est paradoxalement dans les pays les plus ensoleillés que les besoins de soleil et de bronzage à outrance peuvent tourner à l'addiction. Les chercheurs américains ont été parmi les premiers dans les années 2000 à décrire cette addiction, surnommée "tanorexie". On l'observe particulièrement en Espagne, où de jeunes femmes et hommes de moins de 40 ans s'y adonnent plus de deux fois par semaine, ne se sentant jamais assez "noirs", au risque d'y "laisser un jour leur peau"...

A lire aussi